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Manfred Neun

Vélo & Territoires 48

Alors que Velo-city 2017 est encore dans toutes les têtes, cet entrepreneur allemand, président de l’ECF depuis 2005, prend une fois n’est pas coutume le temps de raconter sa vision et ses engagements. Rencontre avec un jeune homme de 65 ans à l’esprit fertile et concret.

 

  • En mai 2011, à l’occasion de la 16e édition de Velo-city à Séville (Espagne), vous aviez déclaré « nous pouvons être un exemple pour le monde entier, alors soyons tous ces exemples ». Qu’entendiez-vous par là ?

Cette phrase de Séville est à replacer dans son contexte. C’était lors d’une introduction socio-économique à l’économie cyclable et d’un chapitre consacré à la macro-économie. Par « être un bon exemple pour le monde entier », j’entendais mettre le doigt sur le fait que c’est nous – et par nous j’englobe les Européens et les Américains –, et nous seuls, qui avons longtemps fait la promotion du tout-voiture, détruisant au passage beaucoup de valeurs qui faisaient jusqu’alors le socle de notre humanité. Ce que j’entendais rappeler, c’est que nous ne pouvons pas attendre du reste du monde que, du jour au lendemain, il renonce subitement à toutes les avancées que, nous-mêmes, lui avons longtemps « vendues » comme le summum d’une économie développée. Cette contradiction originelle augmente la responsabilité qui est la nôtre : celle de montrer les alternatives, les nouveautés et les améliorations possibles en matière de mobilité, tant dans nos propres pays autant que dans nos propres vies.

  • Comment est venue la prise de conscience qui vous a conduit à devenir depuis 2005 le président de l’European Cyclists’ Federation ?

Lorsque l’on m’a proposé d’être candidat, j’ai d’abord répondu « Non merci ». Je n’envisageais pas d’occuper un poste aussi exigeant. Le projet ECF à Bruxelles n’en était alors qu’à ses balbutiements. Et nous savons tous que, s’il est facile d’amorcer un projet, rares sont ceux qui aboutissent. Puis j’ai réfléchi. Si cette expérience marchait, elle pouvait être source d’inspiration, pour moi mais aussi et surtout pour beaucoup d’autres personnes en attente d’avancées dans ce domaine. Vous savez, ma carrière a débuté dans les années soixante-dix. Je travaillais sur un sujet peu répandu à l’époque : la psychologie économique et l’économie comportementale avec, pour champs d’actions, l’urbanisme durable et la planification des transports. C’était l’époque de la fondation du Club de Rome et du Rapport Meadows (1). J’ai compris que, là où le désastre global progresse, la demande de solutions durables progresse aussi. Si j’avais été pressenti pour la présidence de l’ECF, c’est peut-être parce qu’on avait estimé que j’avais ma part de solutions à proposer. J’ai donc mis mes impatiences de côté pour me concentrer sur notre stratégie de développement. Douze ans ont passé et je me réjouis chaque jour d’avoir accepté cette responsabilité.

  • Quel bilan tirez-vous de Velo-city 2017 ?

Dans notre classement, il y avait jusqu’ici trois types de villes : les « débutantes », les « grimpeuses » et les « championnes ». En choisissant les Pays-Bas, nous entendions montrer ce qu’était la meilleure pratique au niveau des champions. Et, à l’instar de la voie express vélo que nous avons empruntée sur place, l’objectif semble rempli. Pourquoi ? Parce que les Pays-Bas ont beau avoir atteint un degré de compétence souvent époustouflant, ils ne se contentent pas de leurs acquis et cherchent sans cesse à s’améliorer. C’est un message fort : un champion ne se repose pas sur ses lauriers. D’ailleurs notre classement comprend désormais quatre niveaux au lieu de trois : les villes où la part modale du vélo est inférieure à 10 % restent les villes « débutantes » ; celles où la part est inférieure à 20 % sont les « grimpeuses » ; celles entre 20 et 30 % sont les « avancées » ; et celles au-dessus de 30 % sont désormais les « championnes ».

1500 congressistes venus de 40 pays étaient présents cette année à ce sommet mondial…

La communauté Velo-city est effectivement en plein essor. Il y avait cette année d’excellents nouveaux intervenants, le tout dans une atmosphère toujours plus en symbiose intellectuellement… Les animations périphériques sont également en nette amélioration, même si nous devons veiller à accorder toute la place qu’ils méritent aux temps de discussion informels. Notre contenu scientifique autour du vélo fut sans doute le meilleur que nous avions jamais eu. Le lancement de PEBSS (Platform for European Bicycle Sharing & Systems, NDLR) et la dynamique étaient importants pour le public cycliste en pleine expansion. Il y a eu du mieux aussi sur les plans politique, des formats et du contenu. La demande globale est en hausse et les nouvelles technologies de notre label « Pédaler intelligemment » sont sur les rails. Sur ce terrain de  la mobilité connectée nous avons de beaux challenges comme celui des voitures autonomes, dans lesquelles nous devons également investir. En bref, nous avons vécu de bonnes vibrations, qui se prolongent à une vaste échelle puisque, au mois de septembre, je suis par exemple invité à intervenir à Taipei… Tout cela nous permet de réaliser que cette fois ça y est, le pli de la mobilité active est pris, et bien pris.

  • A-t-il été facile d’obtenir la participation de Willem-Alexander, le roi des Pays-Bas ?

C’était une requête personnelle. Il nous a fait l’honneur d’accepter et ce fut pour nous une première que d’avoir le plus haut représentant d’un pays hôte à l’ouverture de Velo-city. À lui, ce geste est apparu tout à fait normal car pédaler fait partie de la vie quotidienne aux Pays-Bas. Pour nous c’est évidemment un soutien de poids et un signal très fort.

Lors de l’étape Arnhem-Nimègue de ce Velo-city 2017, vous avez remis à la Commissaire européenne aux transports Violeta Bulc une proposition de Stratégie cyclable européenne pour 2030. Selon vous « Il s’agit là d’un appel à l’Union européenne (UE) à se réveiller ». Est-ce à dire que l’UE dormait jusqu’ici, sur ces thématiques ?

Cet appel visait à alerter sur la nécessité d’intégrer la question cyclable à l’agenda de la Commission européenne. En 2008, nous avions demandé à disposer d’un référent vélo au sein de cette institution, mais cela était sans doute prématuré voire naïf de notre part. Le temps et les faits ont joué depuis en notre faveur. C’était la première fois que nous nous adressons à un aussi grand nombre d’intervenants, en présence d’officiels issus de différentes directions générales. Et, en fonction du retour de Madame Bulc elle-même, ce sujet sera effectivement inscrit prochainement à l’agenda de l’UE. En 2018, nous travaillerons donc sur la question des politiques cyclables avec l’UE sur des bases nouvelles et surtout élevées.

  • Vous êtes réputé avoir apporté une approche scientifique à une cause cyclable qui, jusqu’alors, reposait essentiellement sur les débats d’idées. Après la philosophie et la science, quel sera le prochain challenge à relever ?

Je distingue trois défis pour le futur. D’abord, il y a la question de l’encadrement. C’est une thématique chère à Daniel Kahneman, Prix Nobel d’économie 2002, dont les travaux sur la finance comportementale et la théorie des perspectives nourrissent mes réflexions depuis de nombreuses années. Le plus important est de démarrer, d’avoir des objectifs clairs et de s’y tenir. Les solutions sont déjà connues, et elles sont là pour aider chaque décideur à avoir le réflexe transports durables. Ensuite il y a la question de l’élargissement, c’est-à-dire notre capacité à en faire bénéficier le plus grand nombre. Enfin, il s’agira d’investir dans la recherche, car c’est la clé pour continuer à avancer.

  • Nous avons évoqué votre apport à la cause cyclable. De votre côté, qu’avez-vous appris, au fil de ces années d’action, aussi bien en tant que président qu’en tant que citoyen et en tant qu’homme ?

En tant que président, j’ai appris l’humilité. Nous sommes une petite communauté, alors chaque pas compte et constitue une avancée. Il faut toujours se souvenir de cela et chaque personne rencontrée y contribue. Nous avons tort de croire que les gens importants sont arrogants. C’est faux : les gens arrogants ne sont pas des gens importants. Les gens importants sont des gens humbles. J’ai pu mesurer cela il y a quelques temps lors d’une rencontre en Pologne avec l’ancien président Walesa. Cet homme a traversé des épreuves terribles, et pourtant il a su conserver son humilité et son humour. Pour moi, cette rencontre fut une leçon… En tant que citoyen, j’ai appris à être conscient de la chance qui est la mienne de vivre dans une démocratie.
Enfin, en tant qu’homme, j’ai appris que, s’il est indispensable de développer sa propre vision des choses, jouer collectif paie toujours à la fin.

Pour en savoir plus : ecf.com

Propos recueillis par Anthony Diao

(1) Des scientifiques, des économistes, des industriels et des fonctionnaires nationaux et internationaux de 52 pays réunis au sein d’un groupe de réflexion publia en 1972 une étude intitulée « Halte à la croissance ». Communément appelé Rapport Meadows du nom de deux de ses co-auteurs, ce document listait cinq tendances contemporaines majeures : industrialisation accélérée, croissance de population rapide, malnutrition en hausse, épuisement des ressources non renouvelables et environnement détérioré. Il prophétisait un avenir catastrophique d’ici 2100 si le monde persistait dans ce modèle de croissance.

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